Jouer ensemble, un travail de comédien

Ci-dessous, un article extrait de Télérama qui met en éclairage ce que peut être l'interaction au théâtre.
Quelques pistes de réflexion sur votre pratique...

L’interaction, ce n’est pas seulement se donner la réplique, c’est d’abord écouter l’autre. Une attention qui peut faire l’objet d’un apprentissage et qui dépasse les limites de la scène, assurent les plus grands.

Quiconque n'est jamais monté sur une scène de théâtre ne sait pas vraiment ce qui s'y passe. Des hauteurs du deuxième balcon ou depuis un fauteuil d'orchestre, le spectateur payant, patient, regarde, immobile, privé de la parole et de son smartphone, un drôle de manège : des gens qui font semblant de s'aimer, de se disputer, ou autre. Ces acteurs-là s'agitent et se pavanent, se déplacent selon des itinéraires qu'on imagine répétés. Ils jouent ensemble. Cette interaction de deux comédiens – ou plus, puisque c'est encore mieux si la troupe tout entière « joue collectif » – reste, pour le profane, une mystérieuse alchimie. Que se passe-t-il vraiment ? Le vocabulaire théâtral abonde en expressions, plus ou moins passées dans le langage courant, qui font de l'échange entre les acteurs une équation à la hiérarchie variable et aux multiples visages. Certaines sont évidentes : « donner la réplique », « tirer la couverture à soi », « servir la soupe à son partenaire », etc. D'autres plus mystérieuses : « J'ai failli rester », dit le comédien que son partenaire a désarçonné ou fait rire au point qu'il perd le fil de son rôle...

Alors, c'est quoi, « jouer ensemble » ? « C'est tout sauf mécanique, répond Denis Podalydès, l'homme qui analyse son art aussi bien qu'il le pratique. Il ne s'agit pas seulement de répondre une fois que l'autre a parlé, ce n'est pas, comme on l'entend souvent, faire du ping-pong, avec le côté tac-tac, échange mitraillette, qui caractérise parfois dans l'esprit des gens le dialogue dit brillant. C'est d'abord écouter. Ecouter et sentir. Mais bien écouter, c'est sentir. Si on fait cela, on répond généralement dans le bon tempo, on fait avancer la pièce, on la joue vraiment. Il faut donc organiser la parole, de façon à ce que le dialogue ne soit pas une juxtaposition de répliques, mais un mouvement dramatique qui irrigue la scène. Cela suppose chez les interprètes de la technique et une sensibilité musicale, une ouverture complète à l'autre. Il faut beaucoup de lucidité et une certaine générosité. Ça se sent tout de suite, un partenaire qui a ou n'a pas cette faculté. »

Cas concret : dans Jeanne au bûcher, l'oratorio de Honegger et Claudel, auquel il vient de participer à l'Opéra de Lyon sous la direction de Romeo Castellucci, Denis Podalydès devait longtemps différer une réplique, pendant que sa partenaire, Audrey Bonnet, creusait le sol. Un mur les séparait, ils ne se voyaient pas. « Cela n'enlevait rien à mon devoir d'écoute : je devais maintenir une tension, un suspens intérieur, qui me permettait de répondre plus tard sans que le sens soit affecté. Et faire exister le silence. Très important, le silence, évidemment, dans lequel s'entendent quantité de répliques non dites, non écrites. » Jouer ensemble, en silence, sans se voir. Chapeau...

Passionné de sport, le comédien ose une comparaison : « Au football, c'est la bonne passe dans le bon tempo qui permet au partenaire de recevoir le ballon dans la course, de le donner au bon endroit afin que ce ballon puisse circuler fluidement. Voilà pourquoi une passe peut être aussi belle qu'un but. Même chose pour le sens d'une œuvre : il devient clair dès lors qu'on a des interprètes accordés. Sans cela, si on est dans un banal "à toi, à moi", c'est l'ennui, la cacophonie et, même accéléré, le jeu sera lent, sans rythme. C'est malheureusement ce qu'on voit le plus souvent, en football comme en art, parce que ce n'est pas facile... »


« Dominique Valadié, l'une des mes profs au Conservatoire, répétait sans cesse : l'important, c'est l'écoute », raconte Maud Wyler, jeune comédienne dont on avait aimé il y a deux ans la Roxane « auditrice » passionnée des mots d'amour de Cyrano, joué par Philippe Torreton. « Mes camarades de cours et moi, on lui demandait : ça veut dire quoi, précisément, écouter ? Vaste question, répondait-elle... » Depuis, l'actrice a fait son chemin et multiplié les expériences, certaines délicates : « Il y a eu ce partenaire qui connaissait mon texte par cœur, et qui attendait juste la fin de ma réplique pour me répondre. Il n'écoutait pas, il attendait son top de départ à lui... Ou cette autre partenaire, qui, mystérieusement, un soir, au bout de plusieurs représentations, a enfin décidé de m'écouter. J'en ai été tellement désarçonnée que j'ai eu un blanc terrible. Mais ce sont des exceptions : jouer pour soi-même, se mettre en avant, c'est du vieux théâtre. »

Pour elle, « jouer ensemble » serait même au cœur du désir de théâtre des acteurs de sa génération. Comme une éthique de jeu : « Ecouter l'autre, être d'accord pour se perdre, se quitter soi-même : ne pas savoir ce que va être la réplique d'après, ou plutôt avoir eu besoin de le savoir et accepter de l'oublier... Ça ne passe pas que par l'ouïe, ce n'est pas juste recevoir la voix de l'autre, mais son corps, ses yeux, son trouble, sa transpiration ! »

« C'est quelque chose de très intime, confirme Micha Lescot, interprète principal des dernières mises en scène de Luc Bondy (Tartuffe, Ivanov), et actuellement en tournée avec la dernière pièce de Yasmina Reza, Bella Figura. Cet échange n'est pas une histoire d'amour, mais une rencontre qui, à chaque fois, est déstabilisante parce qu'on ne la comprend pas forcément. Comme une espèce d'accord céleste, qui fait que deux voix, deux corps se répondent. A mes débuts, Roger Planchon m'avait expliqué que mieux je m'entendrais avec mon partenaire, plus on me verrait. Ce n'est pas en ayant des nuls à côté de soi qu'on brille davantage, c'est même le contraire... Les acteurs avec lesquels on s'entend bien sont ceux avec qui on n'a pas besoin de parler : on peut discuter beaucoup, de tout et de rien, mais si on se parle de la manière dont on va jouer, quelque chose se dérègle. Au théâtre, on tue et on parle après ! » Comprenez : l'action passe avant les mots.

L'art de l'écoute, il l'a appris très vite : en 1998, très jeune acteur, Micha Lescot fait une courte escale à la Comédie-Française, dans Arcadia, de Tom Stoppard. Il accepte le personnage d'un jeune autiste : un rôle muet, que tout le monde a refusé. « Mais c'était le rôle le plus payant du spectacle, qui ne marchait que par la présence et l'écoute. Très agréable à faire et très gratifiant. Je me souviens de cette sociétaire, elle avait dû penser que j'étais un peu neu-neu ou fragile, que c'était pour ça qu'on m'avait donné un rôle sans texte... Le jour de la générale, quand elle a vu que mon personnage "ramassait" tout, elle m'a glissé à l'oreille : "Tu es un beau salaud, toi..." Ce n'était pas forcément méchant. Etre le faux idiot, c'est vrai, était très confortable... »

Jouer ensemble sur un pied d'égalité pourrait être une pratique récente. Jérôme Deschamps, qui passa par la Comédie-Française avant de devenir le metteur en scène-chef de troupe que l'on connaît, se souvient avoir compulsé les cahiers où étaient retranscrites les mises en scène historiques de la maison de Molière. « Parfois, les entrées et les sorties ne s'expliquaient que par la hiérarchie des comédiens : un sociétaire rentrait par le fond de scène, pour rester face au public, tandis que les derniers à avoir rejoint la troupe arrivaient par le premier plan, dos à la salle. Les rapports de domination ou de soumission étaient institutionnalisés. Il y avait eu ainsi une production de L'Ecole des femmes par Jean Meyer en 1959 : au cours d'une scène, Meyer et son partenaire n'avaient cessé de remonter vers le fond du décor pour se piéger l'un l'autre. Arrivé au bout du plateau, Meyer avait soufflé, en aparté : "On redescend ?" Dans Cyrano de Bergerac monté par Jacques Charon en 1964, un jeune élève avait gêné un comédien de la troupe : il avait joué devant lui, en le masquant au public. Il était passé en conseil de discipline à l'entracte ! »

Des mauvais camarades qui cherchent à déstabiliser l'autre, lui casser ses effets, se donner le beau rôle en réduisant le partenaire à un faire-valoir, ça ne manque pas dans la mémoire du père des Deschiens : « Edwige Feuillère jouait tous ses rôles avec un triple collier de perles, raconte-t-il. Si jamais un autre qu'elle avait une réplique comique, elle agitait ses colliers, comme un tic. Et le bruit détournait l'attention sur elle... Ou encore, dans un Giraudoux, Louis Jouvet jouait face à Michel Etcheverry qui n'était pas un comédien très drôle et qui ratait toujours le même effet comique. Au moment précis, Jouvet se tournait, montait vers lui de dos et lui susurrait [ici, imaginer Jérôme Deschamps imitant le phrasé d'asthmatique de Jouvet] : "Tu vas le louper, Mimich'... tu le loupes... tu l'as loupé !" » Ensemble ? Entre teignes, oui. On ne le dira qu'à mots couverts, mais ces pratiques n'auraient pas tout à fait disparu.

L'objectif devrait pourtant être plus ambitieux. Pour Eric Lacascade, acteur, metteur en scène, directeur depuis 2012 de l'école du Théâtre national de Bretagne, jouer ensemble doit s'élargir au vivre-ensemble : « Le théâtre est une œuvre communautaire. L'un des critères de recrutement de l'école est justement que l'élève soit capable d'avoir cette vie avec les autres, parfois au service des autres. Il y a des exercices pour mieux jouer ensemble, comme dans les sports collectifs : regarder, écouter, admirer le partenaire, ça s'apprend... A talent égal, je préférerai toujours le comédien qui est un bon camarade. Et les jeunes acteurs en ont conscience : regardez le succès récent de la notion de collectif. Il peut y avoir un ou deux leaders, mais travailler ensemble, appartenir au même groupe sont des valeurs qui marchent bien. »

Le metteur en scène, qui prépare actuellement Les Bas-fonds, de Maxime Gorki, pièce au cœur de sa réflexion sur le vivre-ensemble, considère que chaque spectacle invente ses propres règles de vie en commun, « comme une communauté en Mai 68. Dans quel autre lieu, aujourd'hui, peuvent se rassembler acteurs, metteur en scène, techniciens et spectateurs, un collectif réuni de façon concrète pour produire une œuvre d'art ? Au théâtre, la fiction est un socle pour créer du réel, parce que c'est bien réel au moment où ça se passe... » Au-delà de la représentation, un vrai projet de société. Dans son célèbre Paradoxe sur le comédien, Diderot ne disait pas autre chose : « Il en est du spectacle comme d'une société bien ordonnée, où chacun sacrifie de ses droits primitifs pour le bien de l'ensemble et du tout. » Jouer ensemble : une utopie qui excède, de loin, deux comédiens sur une scène...

A lire
Au cœur du réel, d'Eric Lacascade, éd. Actes Sud-Papiers, 208 p., 15 €.

A voir
Les Bas-fonds, mis en scène par Eric Lacascade, du 2 au 11 mars, Théâtre national de Bretagne, Rennes (35) ; du 17 mars au 2 avril, Les Gémeaux, Sceaux (92).

Écrire commentaire

Commentaires: 0